» Les années
1980 : stabilité ou effondrement de la République ?
Par Eric Vial
Scandales et
tensions peuvent résumer l’état de
la politique italienne dans les années 80. Alors
que le gouvernement se stabilise péniblement, l’économie
italienne connaît son âge d’or. Et pourtant,
cette croissance « sans fracture » est également
« sans factures » et la fraude ne cesse de
progresser. La crise, en germe jusque-là, éclatera
en 1989, en même temps que la chute du mur de Berlin.
Les crises politiques superficielles des
années 80 n'empêchent pas la stabilité
de la coalition de gouvernement, mais elles cachent la
montée de tensions explosives.
Aux scrutins européens et locaux de 1979 et 1980,
la DC (Démocratie chrétienne) paie ses divisions,
l'inflation, le référendum contre le divorce
voulu par le pape, où, alliée à l'extrême-droite,
elle n'a pas attiré le tiers des voix. Pis, en
1981, la justice découvre une liste de membres
de la loge Propaganda 2 ou P2, regroupant patrons, politiciens,
juges, militaires ou prélats, qui gravitaient autour
du pouvoir et rêvaient en 1975, contre la gauche
et contre Moro, d'une république autoritaire quittant
la communauté européenne. Certains ont trempé
dans d'énormes scandales, d'autres saboté
les enquêtes sur l'enlèvement de Moro ou
l'attentat qui a fait 85 morts à Bologne à
l'été 1980. Le gouvernement est éclaboussé.
Élu secrétaire de la DC, Ciriaco De Mita
a la lourde charge d'en redorer le blason. Le PCI (Parti
communiste italien), empêtré dans la recherche
d'une troisième voie entre communisme et social-démocratie,
profite peu de cette situation. L’heure est aux
partis "laïcs". En novembre 1981, le président
Pertini nomme le premier chef de gouvernement non-DC depuis
1945 : Giovanni Spadolini, républicain, qui ajoute
au centre-gauche le PLI (Parti libéral italien),
issu du patronat dynamique. Malgré deux dissolutions
et dix ministères, les cinq partis, ou pentapartito,
restent unis jusqu’en 1992 au moins par la nécessité
de gouverner ensemble : conseils d’administration
et ministères enflent d'ailleurs et on compte jusqu'à
soixante-neuf secrétaires d’État en
1992. Fin 1982, la majorité éclate entre
partisans de la relance et de l’austérité,
et la DC tombe à 32,9 % aux législatives
anticipées : le discours libéral et modernisateur
de De Mita a déplu dans le Sud, où il heurtait
traditions d'assistance et de clientélisme, et
au Nord, où il contredisait sa pratique et son
image de méridional. Les "laïcs"
progressent, en particulier le PSI (Parti socialiste italien),
peu touché par la P2. Son leader, Bettino Craxi,
chantre de l'entreprise, partisan d'une alliance "lib-lab"
(libéral-travailliste), ami du financier Silvio
Berlusconi, dirige le gouvernement d’août
1983 à mars 1987. Il bénéficie de
l'optimisme né de la fin de la crise terroriste,
et d'une embellie économique fondée sur
la baisse du dollar et du pétrole, profitant particulièrement
à l'Italie : le niveau de vie moyen dépasse
en 1986 celui des Anglais. C'est l'Italie flamboyante
de Benetton, Versace ou Armani, des PME, des entreprises
familiales groupées en districts industriels, avec
une croissance spectaculaire, réputée "sans
fracture" mais aussi "sans factures" :
le revers des succès, au-delà de l'hédonisme,
du clinquant, de l'étalage des marques devenues
"status symbols", c'est plus que jamais la fraude
— de l'évasion fiscale aux pensions d'invalidité
indues — et la corruption. Avec le recul, on a parlé
des "années de boue", et Craxi les a
incarnées. En attendant, il offre la “gouvernabilité”,
renforce de fait l'exécutif, et paraît trancher
dans le vif — souvent contre les salariés,
comme en supprimant l’échelle mobile des
salaires et en remportant un référendum
voulu par le PCI pour annuler cette mesure : même
si le PCI devançait la DC aux élections
européennes de 1984, (33,3 % contre 33) en partie
du fait de l’émotion liée au décès
brutal de Berlinguer, il n'a pas résolu ses problèmes
et semble sans boussole.
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