Voilà ce qu’écrit Curzio Malaparte sur ses compatriotes en 1955 dans la préface de « Prises de Bec » 1 :
« Les italiens malheureusement préfèrent le mensonge à la vérité. Il est plus facile, moins dangereux, plus commode et plus rentable, de croire au mensonge qu’à la vérité. Le mensonge les laisse tranquilles, il leur donne un sentiment de sécurité morale et matérielle. La vérité non seulement ne les fait pas rougir, mais leur fait peur, trouble leur sommeil, menace leurs petits compromis de tous les jours ».
Ce texte prend tout son relief alors que je suis actuellement plongé dans le « Giovanni Falcone » de Roberto Saviano2. Celui qui a toujours sa tête mise à prix par la mafia y raconte, de façon romancée, mais si réelle, le long cheminement du magistrat vers son tragique assassinat. L’écriture y est toujours aussi vive, et même décousue par moments. Imaginez-vous rédiger un livre en ne passant jamais plus de quelques heures au même endroit…
Selon Malaparte, le peuple italien s’est peut-être trop accommodé du fascisme, comme de ses dirigeants médiocres tel Cardona qui critiquait outrageusement ses soldats lors de la 1ère guerre mondiale. Selon Saviano, le peuple italien (et ses dirigeants) n’a peut-être pas soutenu autant qu’il aurait dû ses juges qui ont pourtant payé de leur vie leur combat contre un crime organisé qui n’hésite pas par exemple à tuer un enfant de 11 ans pour marquer les esprits.
Coupé d’une vie « normale » mais pas du monde réel, Saviano use désormais de la fiction pour raconter sa vérité. Mais le dernier ouvrage du napolitain reste toutefois le fruit de nombreuses années de recherches documentaires, « son plus gros travail » aime-t-il à rappeler dans ses multiples interviews de promotion.
Curzio Malaparte comme Saviano fut aussi journaliste, et comme lui, ne recula jamais pour dire ce qu’il avait à dire. Même ses amis s’en méfiait. Achille Ratti, futur Pie XI ne le savait que trop bien. Un jour, dans une salle de sport improvisée du Vatican, Malaparte voulut croiser avec lui le fer comme ils le faisaient ensemble plus jeunes. Le lombard renonça au dernier moment et lui lâcha alors : « Il n’est pas besoin d’être pape pour comprendre que tu serais capable d’aller raconter à tout le monde que tu t’es battu en duel avec le Saint-Père. »
Dire la vérité c’est parfois trahir ses amis ou son pays, renoncer à sa ville natale, sa famille, sa liberté, sa vie même. Malaparte, Saviano, Falcone et de nombreux autres valeureux italiens l’ont fait et continuent de le faire. Courageux, à l’heure où nombreux sont ceux dans le monde qui préfèrent « croire au mensonge ».
1 « Prises de Bec », Curzio Malaparte, traduction Stéphanie Laporte, Les Belles Lettres
2 « Giovanni Falcone », Roberto Saviano, traduction Laura Brignon, Gallimard
Patrick Noviello est journaliste à France3 Occitanie. Il enseigne à l’Ecole de Journalisme de Toulouse dont il est issu. Il collabore à Radici depuis 2012. Sa dernière conférence théâtralisée « C’est moi c’est l’Italien » aborde, à travers l’histoire de sa famille, les questions liées aux migrations.